Nous allons faire le portait d’un oiseau à la manière de Prévert et définir l’attente qui met en jeu la patience.
Peindre d’abord une cage – avec la porte ouverte -Peindre ensuite – quelque chose de joli – quelque chose de simple – quelque chose de beau – quelque chose d’utile pour l’oiseau. Placer ensuite la toile contre un arbre – dans un jardin – dans un bois – ou dans une forêt – se cacher derrière l’arbre – sans rien dire – sans bouger… Parfois l’oiseau arrive vite – mais il peut aussi mettre de longues années avant de se décider – Ne pas se décourager – attendre, attendre s’il le faut pendant des années – la vitesse ou la lenteur de l’arrivée de l’oiseau n’ayant aucun rapport avec la réussite du tableau.
Quand l’oiseau arrive, s’il arrive – observer le plus profond silence – attendre que l’oiseau entre dans la cage – et quand il est entré – fermer doucement la porte avec le pinceau – puis – effacer un à un tous les barreaux – en ayant soin de ne toucher aucune des plumes de l’oiseau.
Faire ensuite le portrait de l’arbre – en choisissant la plus belle des branches pour l’oiseau – peindre aussi le vert feuillage et la fraîcheur du vent – la poussière du Soleil – et le bruit des bêtes de l’herbe dans la chaleur de l’été – et puis attendre que l’oiseau se décide à chanter. Si l’oiseau ne chante pas : C’est mauvais signe – signe que le tableau est mauvais – mais s’il chante c’est bon signe – signe que vous pouvez signer.
Alors vous arrachez tout doucement une des plumes de l’oiseau – et vous écrivez votre nom dans un coin du tableau. Jacques Prévert
Bien qu’aucun oiseau n’y ait pénétré depuis des années, la cage, avec sa porte ouverte, était peinte depuis fort longtemps. Posée sous les plumes d’aigles du grand tableau accroché au mur à l’ombre du spathiphyllum aux belles corolles blanches, la cage attendait là. Rien n’est caché : les enfants dans les cadres, les livres un peu partout, l’écran du téléviseur éteint, le divan couleur saumon des rivières entoure une table basse. La chaise africaine porte revues; dans l’angle, le coin bistrot où deux chaises accompagnent le guéridon de marbre éclairé par un luminaire diffuse une douce clarté.
Au terme de quelques longues années, l’oiseau finit par arriver. Conforme à la peinture de l’artiste tout était joli, simple, beau, ainsi qu’il était recommandé. C’est alors que la peintre se sentit utile pour cet oiseau qui venait de rentrer. Et parce qu’il était malvenu de se cacher, la peintre s’assit sur le divan qui n’avait rien d’un divan à psychanalyser. Il proposa à l’oiseau de s’y installer. Ce qu’il fit dans le moelleux des coussins. Etonnés, encore abasourdis par les basses d’un concert de Reggae d’où ensemble ils revenaient, la peintre ouvrit grand ses oreilles et espéra : L’oiseau allait-il chanter?
À ce moment là, comme par enchantement la porte de la cage s’est refermée. Les barreaux un à un se sont effacés. Les plumes d’aigle n’ont pas moufté mais le spathiphyllum s’est transformé en un arbre magnifique. Tout y était : le vert du feuillage que le vent frais de décembre pénétré par la fenêtre entrouverte faisait bruisser, la lumière de la Lune affichait ses ombres chinoises. Aucun bruit. Pas d’ écureuils, ils dormaient tous dans les cyprès.
C’est alors que l’oiseau se décida à chanter! C’était donc, bon signe. Signe que l’attente de tant d’années venait d’être récompensée. La peintre, délicatement enleva une plume à l’oiseau et signa du mot « Patience » le tableau.

