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Comme Pénélope, elle attend. Devant son écran qui lui tient lieu d’ouvrage, elle attend.

Elle attend un message, un signal. Il vient quelques fois truffé de tendresse et de mots virtuels qui engagent le retour de son Ulysse.

Attente, les yeux rivés à l’écran telle Pénélope elle n’abandonne pas l’ouvrage. Patiente, déterminée. La promesse – j’arrive bientôt – tant de fois répétée promesse d’un retour non daté tiendra éloignés les prétendants. Aux hommes qui la sollicitent elle leur dit : « Ne voyez-vous pas que mon cœur est pris par le retour d’Ulysse ? L’attente est devenue ma seconde nature. De vous, je ne sais rien et je ne veux savoir. Ce que je sais de lui est contenu dans mon corps-coffre dont lui seul a la clé ». Demain est un autre jour qui le ramènera.

Le jour tombe. Avant qu’elle ne tombe de sommeil comme tombe la nuit, elle efface son écran et ferme d’un clic l’espoir muet qui redevient page blanche, morte.

L’ouvrage n’a plus de réalité qu’un amas de gribouillis, pensées jetées, feuilles d’automne éparpillées par le vent d’autan. Demain, demain…

Demain, elle recommencera. Elle posera ses yeux sur l’horizon dès que s’éclairera la lucarne. Elle reprendra l’ouvrage à filer l’espoir, à tisser les mots; elle érigera des tours qui la protégeront des hommes, elle construira des murs qui la confineront dans une nouvelle attente sereine, conditionnée l’eau à la bouche aux seuls souvenirs des embrasements passés où les nuits rejoignaient les jours.

Demain. Demain on fait crédit disait le panneau dans la vitrine de la boutique « Aux Rêves ».

Demain ne devenait jamais aujourd’hui…

Écriture d’invention par Oriana, adolescente de 16ans.

L’énoncé :  Imaginez la suite du discours sur l’autodafé que Candide (de Voltaire) pourrait prononcer pour sa défense devant le Tribunal d’Inquisition.

Pris de cours dans ses réflexions peu approfondies sur le triste sort de ses compagnons, Candide se fit conduire au tribunal de l’Inquisition non loin de Lisbonne, sans se faire prier. Une fois rendu, des hommes d’Eglise vêtus de blanc et ceux de Justice en noir étaient dressés de chaque côtés du condamné ; cela le fit penser à une cérémonie matrimoniale.
Un homme, placé en hauteur et dominant admirablement l’ensemble de la salle prit la parole :

« - Vous, jeune homme, êtes condamné pour avoir survécu  à ce bel autodafé, ce qui a réveillé la rage de notre si belle terre comme vous le dites si bien et qui, pour nous le faire savoir, l’a faite remonter à la surface une deuxième fois.

- Moi ? Un condamné? Qu’ai-je fait ? Moi pour qui tout était merveilleux… Comment cela peut être un délit ? Comment peut-on trouver la mort à ne pas manger de lard ou épouser celle que l’on aime qu’elle soit amie ou commère ? Comment cette terre où nous vivons puisse t’elle être considérée comme la plus belle des terres possibles s’il on vous condamne pour avoir soutenu que tout ce qu’elle avait à nous offrir était bien ?
Bien entendu, nous ne répondrez pas à mes questions, d’ailleurs qui pourrait  y répondre?…Moi je suis condamné ? Pour avoir subi depuis mon exil toutes les mauvaises aventures que le ciel avait à offrir ? Je suis fessé en cadence devant des spectateurs émus du spectacle et par cette belle musique. Aurais-je dû trouver la mort, comme la somptueuse Cunégonde aux entrailles sanglantes? Comme le vaillant Pangloss qui a emporté toutes ses théories avec lui ? Que va-t-il penser du plus merveilleux des mondes désormais? Il doit sûrement avoir une vision de la chose bien différente de l’endroit où il se trouve à présent… »
Candide regarda en direction du ciel, en direction du sol, ce sol qui l’avait jusque là porté et qui en tremblant allait lui enlever toute liberté ; puis il releva la tête et une larme coula le long de sa joue ; dans cette larme aussi petite soit-elle se trouvait la réponse à toutes ses questions. Il comprit alors qu’il était innocent. Il fit un pas en avant en regardant longuement ce damier gigantesque d’hommes se trouvant face à lui.

« … Moi, le condamné qui fus fessé pour avoir simplement soutenu, et, pour mon plus grand malheur, que cette terre diabolique était la plus belle. Moi qui viens de perdre femme et compagnons pour celle qui m’a aveuglé ! Moi je suis Innocent ! Je ne peux être condamné pour l’amour aveugle que j’ai porté à ce monde qui aurait dû, d’après les sages, être conçu pour nous accueillir, pour faire de nous des hommes libres, non pour nous y enfermer. Ce n’est pas le monde qui nous fait mais nous qui faisons le monde. Nous ne sommes rien face à cette immensité féroce, dont un simple battement de cœur fait trembler et démoli une ville entière.
Ce ne sont pas vos cérémonies carnavalesques et vos flammes bienfaitrices qui pourront y changer quoi que ce soit.

Regardez-vous échiquier géant ! Tous vêtus de noir et blanc dans l’attente que l’on vienne vous donner des ordres à exécuter tels des pions à vous approprier la liberté d’un homme. De cette liberté qu’en ferez vous ? Personne ne voudrait d’une liberté volée.
Le monde est en réalité un être cruel qui souffre du mal que les hommes lui infligent et s’infligent entre eux.

« Je suis innocent, innocent d’avoir cru que tout cela était vrai ! Insouciant à tel point que je n’ai pas pu me rendre compte du réel spectacle de la vie, celui qui se déroule derrière le rideau. Vous êtes condamnés, condamnés du monde, répandant le mal, le vice et l’injustice autour de vous. Vous ne voyez qu’au travers des usages, en vous cachant derrière vos rôles et vos costumes aussi beaux soient-ils. Vous vous êtes condamnés vous-mêmes.
Je suis innocent, je suis libre. Je suis en vie. »

À ces mots Candide comprit qu’il s’était passé quelque chose en lui, comme si la rage que la terre cherchait à faire remonter à sa surface avait traversé son corps, son cœur et son esprit afin qu’il prenne enfin conscience de son rôle sur terre, cette terre qui va lui permettre enfin de grandir et de s’épanouir.

Les adolescents s’opposent pour mieux se poser. Et même si Candide n’était pas un adolescent mais un adulte, il est utile de relire les textes d’une autre époque, les fables et les contes, nous pouvons y vérifier l’omniprésence  de la violence.

Merci à Oriana de m’avoir confié sa belle et lucide imagination et d’avoir accepté que je le publie sur le blog.

Merci à Incognito d’avoir envoyé cette histoire édifiante sur la manière dont chacun prend sa responsabilité en charge. Il était une fois, c’est ainsi que commencent les histoires.

Il était une fois quatre individus qu’on appelait Tout le monde, Quelqu’un, Chacun et Personne.

Il y avait un important travail à faire et on a demandé à Tout le monde de le faire. Tout le monde était persuadé que Quelqu’un le ferait. Chacun pouvait l’avoir fait, mais en réalité Personne ne le fit. Quelqu’un se fâcha car c’était le travail de Tout le monde!

Tout le monde pensa que Chacun pouvait le faire et Personne ne doutait que Quelqu’un le ferait. En fin de compte, Tout le monde fit des reproches à Chacun parce que Personne n’avait fait ce que Quelqu’un aurait pu faire.

MORALITÉ : Sans vouloir faire de reproche à Tout le monde, il serait bon que Chacun fasse ce qu’il doit faire sans nourrir l’espoir que Quelqu’un le fera à sa place. Car l’expérience montre que là où on attend quelqu’un, généralement on ne trouve Personne !

Je transfère donc à tout le monde afin que chacun puisse l’envoyer à quelqu’un sans oublier personne.

Petite histoire à méditer pendant le week-end que je vous souhaite beau.

Effet miroir

Un conte m’a été offert. A mon tour je vous l’offre. Puissions-nous nous en inspirer pour avancer sans trop de souffrances.

“(…) Un matin il [un Maharajah] quitta la pièce  [aux miroirs] sans refermer la porte. Son chien y pénétra. Voyant d’autres chiens il les renifla : comme ils le reniflaient, il grogna ; comme ils grognaient, il les menaça ; comme ils menaçaient, il aboya et se rua sur eux. Ce fut un combat épouvantable : les batailles contre soi-même sont les plus féroces qui soient! Le chien mourut, exténué.

Un ascète passait par là tandis que le maître du chien, désolé, faisait
murer la porte de la pièce aux miroirs.
- Ce lieu peut beaucoup vous apprendre, lui dit-il, laissez-le ouvert.
- Que voulez-vous dire?
- Le monde est aussi neutre que vos miroirs. Selon que nous sommes
admiratifs ou anxieux, il nous renvoie ce que nous lui donnons. Soyez
heureux, le monde l’est. Soyez inquiets, il l’est aussi. Nous y
combattons sans cesse nos reflets et nous mourons dans l’affrontement.

Que ces miroirs vous aident à comprendre ceci : dans chaque être et
chaque instant, heureux, facile ou difficile, nous ne voyons ni les
gens ni le monde, mais notre seule image.

Voyez cela et toute peur, tout refus, tout combat vous abandonneront.”

Passez une très belle journée à l’image de celle que vous rencontrerez dans votre miroir.

Rêver encore

Rêver d’un monde main dans la main pour former une ronde d’amour.

Rêver éveillé à la pause des armes pour désamorcer les implosions cellulaires qui dévastent le corps;  à des feux dévastatueurs qui brûleraient les monstres intérieurs qui nous rongent et en répandre les cendres comme engrais..

Rêver de transfusions d’énergie d’elle vers lui, de lui vers elle..

Rêver. Rêver à une vie meilleure c’est maintenant ou jamais.

Rêver de douces frustrations nécessaires qui n’engendreraient que de petits manques satisfaisant nos désirs sans obsessionner; rêver de films criants de vérités essentielles, de chants d’amour sans épines appliqués en baumes lénifiants.

Rêver de réveils enchantés aux paroles de miel épicé d’Orient.

Rêver de murmures de ruisseaux serpentant dans la vallée, s’engouffrant dans la grotte qui est là et t’attend.

Rêver de bougies dont la cire scelle d’un rouge tendre nos vies à tout jamais.

Rêver d’abolir l’ignoble;  rêver de chaînes déliées, de mots libres comme l’air dépollué, d’un lâcher joyeux d’émotions pour tout embraser; d’espaces où l’on pourrait tout se dire en toute impunité; de soleils jaunes citron juste ce qu’il faut acides pour saliver.

Rêver de corps souples avançant sans entraves vers la liberté; d’esprits légers comme des âmes qui savent où se poser;  d’enlever les masques des Amants du tableau de Magritte et  transformer la mascarade en un long et doux baiser.

Rêver d’arrêter le temps sur les instants magiques pour revivre, couchés en boule, l’éternel retour.

Rêver de ne jamais dire adieu à ceux qu’on aime mais aurevoir on se retrouvera ailleurs, bien vite.

Au son du dub, repiqué d’un commentaire de Vera, (voir l’article « Eros, l’amour ailé » du 17 février sur ce site),  nous parlerons de rose…  Montez le son. C’est parti!

http://www.nadinespinoza.com/cube/leili/interview.htm

Ce matin, réveillée par le chant mélodieux du rossignol, le teint frais comme une Rose,  je dispensais  mes joues du fard « Rose des sables » qui habituellement les colore. Un je ne sais quoi me persuadait que la vie n’est pas aussi triste qu’elle le paraît quelques fois. Dans ma tête la chanson de Piaf   » La Vie en Rose » tournicotait comme le carrousel de la Croisette près du Palais. D’un naturel à voir tout en rose, l’optimisme matinal m’étonnait à peine mais traçait déjà des signes de préciosité comme le Bois de Rose, mélange de plusieurs arbres d’Amérique du Sud qui en fait un bois précieux. D’où venait ce soudain romantisme, loin de toute sentimentalité à l‘eau de Rose? Pas  des roses thé séchant dans la coupelle en cristal bleu de Bohème? Pas des bras qui m’enlacent ni de murmure tout bas à mon oreille, comme le chante Édith? Pas de téléphone rose ou de minitel rose; ces choses là, loin de sentir la rose, n’attirent que certains hommes et les déshonorent. Pas du Roman de la Rose ce poème allégorique, ce chefs-d’œuvre Médiéval qui relate la quête amoureuse dans un  merveilleux univers? Alors quoi?

Le souvenir peut-il faire ressurgir des émois colorés de rose? Sans épines? « Quel intérêt une rose sans épines ? » proteste le Petit Prince. Sa Rose est précieuse, elle lui parle de la vie avec ses fragilités et son point final qui arrive trop vite.  Ma Rose de ce matin, celle qui a inondé ma journée, décline dans sa palette de couleurs les sentiments qu’elle symbolise. Son blanc évoque la pureté ; son rose celui de la tendresse et son rouge crie la Passion.

Le printemps est passé, l’été s’achève. Les roses ne parlent plus d’amour mais bien d’un passé révolu que l’absence a flétries. La main en avait délicatement coupé les tiges pour les disposer, séchées et racornies, dans la coupelle bleue en cristal de Bohème. La pensée encore vive du symbole floral a arrêté cette même main prête à les jeter pour leur cacher la flamboyance de l’automne  à laquelle elles ne participeront pas et la froideur de l’hiver qui cache toujours un printemps dans son cœur.

Le point final arrive trop vite…

Je vous parle d’une époque où Internet balbutiait. Deux amoureux échangeaient des courriers dont la Poste était témoin. Nombreuses et quelle qu’en soit la longueur, leurs  lettres toujours enflammées, toujours poétiques, toujours révélaient, outre l’amour évident qui les connectait, la littérature, la poésie, la nature et tissaient leur histoire de liens sacrés…En voici un extrait.

Est-ce le charme de Ferré/Aragon qui nous euphorise; la jaune douceur des chairs de la girolle qui nous saoule; est-ce la datura ou le ciel bleu qui nous met en transe?

Est-ce toi mon cœur où je m’engloutis; est-ce la magie de ta nouvelle demeure qui opère; est-ce moi qui deviens toi; est-ce la non dualité qui se manifeste?

Est-ce les jours de vacances qui prennent de l’avance; est-ce le hasard ou ta volonté; est-ce soudain ma disponibilité qui fait briller mon cœur?

Quelle révélation fait-elle briller tes yeux; quelle joie intérieure te rend-elle  si désirable; quelle paix dans ton cœur répand-elle sa plénitude?

Le temps s’est-il arrêté sur ton divan, ces minutes comme une oasis non programmée ont-elles la vertu des philtres d’amour; d’où tires-tu la force qui me captive?

Pourquoi chercher pourquoi je suis heureux quand je suis près de toi? écrivait l’amoureux à son amoureuse qui en retour lui répondait :

Où caches-tu ta baguette magique ; comment me suis-je sentie devenir ta chair; me suis vraiment évaporée comme un mirage? T’ai je quitté ou suis-je encore lovée dans le pli de ton cœur?

Est-ce une illusion l’instant même où je t’écris?

Est-ce toi comme une petite fumée qui sourd de mon esprit et vient guider mes doigts?

Vais-je me réveiller ?

A qui vais-je dire l’amour que j’ai pour toi?

Sens-tu combien je suis près de toi?

Et qui va répondre à toutes mes questions à quelques dollars?

Le passé, à force de recherches, fait retour, chez elle, par la petite porte, laisse passer un rais de lumière en inondant les sens des  émois oubliés. Par l’interstice une image s’est glissée.  Blue jean, l’ouïe fine, le souvenir a pénétré sa mémoire recréant le fantasme d’un visage angélique d’adolescent. Fantasmes nourrit d’images juvéniles à peine pubères, romantisme d’une époque lointaine et révolue. La mémoire restitue  le désir des  gestes à peine ébauchés mais jamais terminés  pour toucher l’Autre, inaccessible.Habillée par un long travail de travestissement, la mémoire, toujours elle, lui tricote patiemment une écharpe en guise de doudou, objet transitionnel, pour entourer son cou les jours où le grisou explose dans sa tête.

Ô, la Vie! Malgré ses envies d’y mettre un terme, le désir de la continuer, d’aller plus loin l’emporte toujours et nous oblige à la vivre comme inscrit pour nous, là haut, dans les étoiles.  Et sourire. Sourire à ce qui n’a pas pu se vivre au temps de la jeunesse et rire. Rire, emporté par la vague déferlante, enveloppé d’écume  pour rejoindre le large horizon qui redessine l’espoir.

Elle me racontait son histoire de retrouvailles alors que sa vie, qu’elle ne maîtrisait plus, filait à vive allure. Allure vertigineuse aussi  dans ses paroles, elle me débitait les mots lus sur l’écran et disait-elle « ils me caressent les yeux« . Elle n’a jamais autant aimé lire les lettres noires sur ce mur froid et blanc « qui d’habitude explosent mes yeux », insistait-elle pour être sûre que je la crois. « Et tant pis si ça se révèle être un écran de fumée » dit-elle soudainement pessimiste…

Flash back d’un temps révolu et retrouvé elle pense à lui et son cœur s’emballe, et interrogative à mon encontre « Qu’en est-il du sien? Pouvez-vous me répondre?« 

Que pouvais-je répondre à son désir de vouloir faire vivre une histoire qui n’a jamais commencé mais que sa mémoire a très bien entretenu en la faisant évoluer? Juste lui suggérer qu’il s’agissait d’un fantasme qui est à la fois effet du désir archaïque inconscient et matrice des désirs (conscients ou inconscients) actuels et comme tel il pouvait en surgir, comme dans un rêve diurne, une possible réalité? Chacun de leur côté excitait leur fantasme créant un idéal de l’Autre. Savoir que quelque part un autre existe pour l’avoir rencontré sans jamais pouvoir l’approcher, jamais connu au sens biblique du terme, avais-je le droit d’intervenir dans son rêve?

Souvenir, souvenir, chantait Johnny et les Stones « Satisfaction« à l’époque dont me parlait cette femme. Le sien ne s’est jamais effiloché mais s’est transformé en fantasme puéril qui se « réalisera » ou non en prenant corps dans l’échange autre que virtuel. Sa patience est si grande et son désir si tenace qu’on ne peut que lui souhaiter bonne chance.

Et à vous tous bon week end…

Perdue

Ce matin, comme tous les matins vers 6h30, je me réveille, m’étire… Dehors la pluie fait des claquettes et depuis elle n’a pas arrêté de rebondir sur l’asphalte de l’avenue, d’imprégner le parc, royaume des écureuils et des iris sauvages. « Comment ça va? demande-t-il, un œil ouvert, l’autre encore dans le sommeil. « Je ne sais pas comment mon ça, va, mais moi,va bien. Comme tout le monde je suis vécue par quelque chose d’inconnu, un phénomène qui préside à tout ce que je fais et à tout ce qu’il m’arrive. Alors mon cœur, mon amour, ma jeunesse qui fout le camp à des milliers de kilomètres, à cette heure-ci mon ça baigne encore dans le jus de l’inconscient ». « Mais tu ne vas remettre ça? » Un cri presque angoissé lui fit ouvrir l’œil qu’il tentait désespérément de laisser fermé rêvant déjà de rejoindre Morphée et son inaccessible ça, royaume des ténèbres où je ne puis aller sans le déranger. Alors, tant pis, je me lève et vais dans la cuisine. Un thé bien chaud fume déjà dans la tasse et l’oreille rivée à la radio j’entends que sonne la demie de 7h. Ça n’est pas possible, ça ne fait pas une heure que je suis réveillée; suis encore trop engourdie pour réfléchir; suis encore dans le creux de son bras qu’il tenait serré autour de mon corps pour m’empêcher de le quitter. Que se passe-t-il? Bon sang! Depuis que le Ça accapare mon esprit j’en ai perdu jusqu’à l’heure. En quelques secondes le temps s’est étiré jusqu’à bondir sur l’heure suivante. Mais où est-elle passée? Obligée de chercher l’heure. Comme si je n’avais que ça à faire. Le temps passe si vite que je ne peux me permettre d’en perdre. Je retourne dans la chambre en bousculant presque le corps  replié en chien de fusil, lui retire le coussin qu’il tenait serré. « T’en va pas, déjà, disait-il, sans s’apercevoir que déjà partie et revenue, je  voulais récupérer l’heure. Mais où est-elle? Mais où est-elle passée cette heure de printemps pluvieux, cette heure d’amour fiévreux? « Qu’as tu à t’agiter comme ça? Ne cherche pas l’heure, ne sommes-nous pas dimanche? Qu’en as-tu à faire de l’heure un jour comme aujourd’hui? »

Avant que cette histoire d’heure ne tourne au vinaigre, je me suis rallongée près de mon homme en laissant vagabonder mon esprit auprès de mes semblables.  Il faut que je leur dise  combien beaucoup se trompent si ils pensent qu’en vieillissant ils cesseront d’être amoureux. Je leur rappellerai qu’ils vieillissent quand ils cessent d’être amoureux. Et pour  quatre heure je nous ferai du pain perdu; à perdre une heure qui ne sera rattrapée qu’en hiver autant ne pas jeter le pain.